Culture et fragilités frontalières : des experts appellent à une nouvelle diplomatie locale préventive

2/12/25

Réunis à Dakar en marge de la première édition du Festival des Arts et de la Culture de l’Afrique de l’Ouest (ECOFEST 2025), qui se tient du 30 novembre au 6 décembre, universitaires et acteurs de développement ont débattu du rôle de la Culture dans la réduction des fragilités au sein des espaces frontaliers ouest-africains.

S’exprimant sur le thème « Culture et réduction des fragilités des espaces frontaliers », le Pr Mountaga Diallo, enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, a livré une analyse sans concession des vulnérabilités persistantes dans ces zones périphériques, tandis que l’expert burkinabè Christian Georges Tiemtoré a insisté sur la nécessité d’un financement durable des initiatives culturelles transfrontalières.

Selon le Pr Diallo, les frontières ouest-africaines concentrent un faisceau de fragilités structurelles, nourries par leur éloignement des centres de décision, leur enclavement et une marginalisation persistante dans les politiques publiques.

« Plus on s’éloigne du centre, plus les investissements diminuent », souligne-t-il, relevant le paradoxe selon lequel « ces territoires regorgent de ressources naturelles, mais demeurent marqués par des niveaux élevés de pauvreté et un accès limité à l’emploi ou à la formation. »

À ces vulnérabilités socio-économiques s’ajoutent des tensions récurrentes liées à l’usage partagé des ressources. La transhumance transfrontalière, amplifiée par la pression démographique et l’accroissement du cheptel, engendre des conflits violents entre éleveurs et agriculteurs. Ils s’y ajoutent les litiges fonciers opposant autochtones, migrants saisonniers et déplacés, ou encore les tensions nées de l’orpaillage transfrontalier, notamment au tripoint Sénégal–Mali–Guinée.

Dans certaines zones, les rivalités religieuses et l’expansion des groupes armés aggravent encore la fragilité des populations qui se sentent délaissées par l’État-nation, rendant la cohésion sociale plus précaire.

Face à ce constat, le Pr Diallo insiste sur la place centrale de la Culture comme levier de paix, de cohésion et d’appartenance. Il recommande d’abord de renforcer la coopération culturelle transfrontalière, déjà amorcée à travers des festivals, des journées culturelles et des rencontres artistiques. Il plaide ensuite pour la création d’un agenda culturel transfrontalier, afin de coordonner et structurer ces initiatives.

L’universitaire sénégalais met également en avant le rôle déterminant des chefferies traditionnelles dans ce qu’il appelle la « diplomatie locale préventive ».

« Leur médiation a déjà permis d’apaiser des tensions, notamment sur la frontière Niger–Nigeria », a-t-il relevé avant d’appeler « à articuler Culture et Développement local (car) la Culture pouvant soutenir la gestion durable des ressources, la prévention des conflits et l’émergence d’activités économiques partagées ».

Dans la même dynamique, l’expert transfrontalier Christian Georges Tiemtoré rappelle les engagements de l’UEMOA, qui plaide pour un renforcement du financement des projets culturels transfrontaliers. Il invite à définir de véritables politiques culturelles concertées, impliquant collectivités territoriales et acteurs culturels, et à doter les zones frontalières d’infrastructures culturelles capables d’ancrer durablement le dialogue et le vivre-ensemble.

Loin d’être un simple vecteur symbolique selon les experts, la Culture constitue un outil stratégique de prévention des conflits et un pilier essentiel de la stabilité le long des frontières ouest-africaines.